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Notre ami Stéphane partage avec nous le compte-rendu de sa chasse à l’orignal en Gaspésie…

Partis de Montréal de nuit, après huit heures de route, nous retrouvons notre groupe d’archers amérindiens Migmaq dans leur réserve de Listiguj en Gaspésie, aux petites heures du vendredi 23 septembre dernier. Notre hôte Ronnie Martin a apporté de nombreuses améliorations au camp de chasse qu’il a retapé spécialement pour notre groupe et rendre le séjour de 9 jours beaucoup plus confortable que les anciens bivouacs qui ont eu presque raison autrefois de la santé de fer de notre président.

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Cette année River, un jeune instituteur Migmaq de 23 ans, a rejoint notre groupe. Avec lui la relève est assurée, il enseigne à ses élèves le tir instinctif avec son arc à double courbure.

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River collant ses plumes avant la chasse

Notre territoire d’environ 10 km2 est situé au Nord de la Baie des Chaleurs en Gaspésie sur les terres publiques. Il consiste en une série de collines de 2 à 400 m d’altitude qui courent du Nord au Sud en parallèle, séparées par des rivières comme les doigts d’une main. Il est constitué de forêt boréale et de vieilles coupes en régénérescence. Notre groupe est formé cette année de 7 archers dont 4 amérindiens et qui se subdivise en deux ou trois groupes pour explorer et chasser les collines en fonction des observations d’activité du gibier et des activités de brame.

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River, Steven, Tina, le Master Ronnie, Philippe le Fléau-de-Dieu, Stéphane et Félix Little-Big-Man

Le vendredi précédent l’ouverture est consacré à la reconnaissance. Dès notre première reconnaissance sur l’un des « doigts », la colline 16.5, nous tombons sur un groupe de plusieurs orignaux dont deux beaux mâles que nous poussons. Ronnie décide de revenir le lendemain matin pour faire tirer son premier orignal à sa femme Tina. Il sera accompagné de Steven son « aimant » à orignaux qui apprécient beaucoup ses appels langoureux de femelle et de faon. Tina est la seule à chasser avec un arc à poulie, 56lbs.

Le matin de l’ouverture le thermomètre affiche un 3° très intéressant, les animaux bougent et vocalisent en principe beaucoup en dessous de 7°. Le 24 septembre nous sommes la veille du magique 25 septembre, jour ou 80% des orignaux d’Amérique s’accouplent.

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Les consignes de Master Ronnie sont simples et concises : « Kill, kill, kill! »

Fort de ces directives je vais prospecter la colline 21 qui m’a toujours réservé de beaux orignaux dans le passé. L’air est sec et vivifiant, sans aucun vent, le ciel est limpide et la forêt, à mon grand étonnement totalement silencieuse, alors que tous les ingrédients me semblaient rassemblés pour le grand concert automnal des élans. Peu de traces fraîches non plus. Cet ancien bûché n’offre plus les conditions optimales d’alimentation ni de repos.

Une première journée sans action pour Philippe et moi, mais ce fut loin d’être le cas pour le groupe de Ronnie. Plusieurs femelles se disputaient les faveurs de 3 grands mâles qui ne savaient où donner de la tête et en venaient régulièrement aux coups. La forêt est dense et le contact visuel rare. Tout est dans la symphonie des vocalises, les frottements de panaches, les craquements de branche.

Steven et Ronnie ont mis tout leur talent de « caller » pour tenter d’arracher un mâle à l’emprise des femelles, qui savent très bien les rappeler à l’ordre, et ainsi permettre à Tina de décocher depuis son mirador situé sur une saline. C’est finalement une grosse femelle qui se présente à la saline à la pénombre. Tina cherche sa mire mais ne peut la distinguer distinctement. Elle tire, la femelle se cabre et s’enfuit.

Notre première soirée se passe dans l’incertitude, les espoirs et les doutes.

Ronnie décide de retourner chasser à la colline 16.5 le lendemain matin et il nous donne rendez-vous à 8 heures pour entreprendre les recherches. Disposant de deux heures de chasse, Philippe et moi décidons de prospecter une autre colline, lui marchant vers le Nord et moi vers le Sud. A la pointe du jour nous sommes au pied de cette colline, la météo est encore une fois parfaite, 4°, pas de vent, air sec mais toujours pas d’appels d’orignaux qui auraient pu orienter nos recherches. Philippe se décale de 50 mètres et je commence doucement l’ascension de cette colline avec pour objectif l’importante coulée d’orignal qui serpente son sommet et que j’entends suivre.

J’aime cette chasse car la discrétion n’est pas de mise. Les femelles sont réceptives de 24 à 48 heures. Les espaces sont immenses et les densités d’animaux de 2.5/km2. Mâles et femelles se doivent donc de contrôler tout craquement s’ils veulent avoir une chance de se trouver au bon moment.

J’entreprends donc de casser des branches en progressant, tout en poussant régulièrement le court appel de contact que les animaux utilisent pour s’identifier. Je traverse une forêt de pins puis arrive près du sommet dans un enchevêtrement d’aulnes récemment arrachés par un orignal qui faisait ses bois. J’entends alors un animal trotter du bas de la colline dans ma direction. Je vois le daguet s’arrêter à 30 mètres derrière un bosquet et m’observer. Je suis à mauvais vent et je doute que l’essence de sapin baumier dont je me suis vaporisé va le leurrer longtemps. Je décide donc de le confronter en le contournant par le haut ; je joue le tout pour le tout. Et ça marche, alors que je m’approche en raclant ma clavicule d’orignal, qui fait office de bois d’orignal, dans les branches et en me balançant doucement comme un mâle agressif, il monte sur la coulée et se met plein travers pour me montrer l’importance de son corps. Grave erreur que font presque toujours les mâles pour se mesurer et qui en font des cibles idéales. Il est immobile à 18 mètres. Ma flèche pénètre jusqu’aux plumes dans la cage thoracique. L’animal repart à la course vers le bas, je ne l’entends pas tomber mais je suis très confiant

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La coulée au sommet de la colline ou l’orignal a été tiré. En haut à gauche le bosquet de bouleaux derrière lequel il m’observait avant d’avancer vers la droite.

Attirée par le bruit une femelle arrive au trot de l’autre coté de la colline. A 10 mètres elle comprend à qui elle a affaire et repart d’où elle est venue. Je quitte discrètement l’endroit après avoir marqué l’anschuss, récupère Philippe et rejoint le reste du groupe au 16.5 pour la recherche de la femelle de Tina.

Nous retrouvons sa flèche qui montre une très faible pénétration et les poils trouvés semblent provenir de la base du cou de l’animal. La quantité de sang retrouvée en dose homéopathique sur 100 mètres ne nous laisse aucun doute sur la nature du tir effectué la veille. Nous nous obstinons à traquer jusqu’à la dernière goute pour la forme. Tina devra vivre cette expérience amère qui fait partie de la vie d’archer.

Nous partons à la recherche de mon orignal. Nous le retrouvons rapidement à environ 80 m de l’anschuss. A l’autopsie, les deux poumons et le foie ont été traversés, les côtes cassée en entrée et en sortie, il était très légèrement quart avant lorsque j’ai décoché.

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Après éviscération nous plaçons l’animal d’environ 350 kg sur notre « Crazy Moose Carpet » luge fabrication maison en polyéthylène haute densité et nous le traînons jusqu’à la route 300 mètres plus bas.

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Les grands mâles restent avec leur harem et ne viennent pas sur nos appels. Ils se contentent d’y répondre, parfois, pour attirer de nouvelles femelles dans leur harem. Nous devons donc aller à leur rencontre mais les femelles les éloignent au fur et à mesure de nos approches. Les plus vulnérables sont les faons rejetés par leur mère le temps de la période d’accouplement et les mâles subalternes et inexpérimentés, particulièrement les daguets et les deuxièmes têtes. Ils se tiennent en périphérie des hardes de femelles guettant une baisse de vigilance de mâle dominant.

Ces animaux vont faire les frais du reste de notre séjour.

Ronnie ayant remarqué qu’une harde se tenait depuis 2 jours à l’extrémité d’un des « doigts » y dépose discrètement Philippe qui, progressant sur la technique imitant une jeune mâle à la recherche de contacts, tombe rapidement sur une femelle puis un daguet qu’il tue avec une flèche de colonne, à 15 mètres 3/4 arrière.

La recherche du gibier est réduite à sa plus simple expression. En revanche la bête repose à 1,3 km du premier chemin carrossable et il nous a fallu une bonne demi-journée à deux tronçonneuses pour ouvrir le chemin au quad et notre Crazy Moose Carpet.

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Nous mettons fin à notre séjour après une dernière chasse le vendredi matin afin de rapporter notre venaison dans de bonnes conditions.

Quelques jours plus tard le Master Ronnie accompagné de Félix comme « caller » tire un troisième daguet à 5 mètres, sur une action de chasse similaire. Les deux poumons perforés l’animal est retrouvé 80 mètres plus loin. C’est le premier orignal tiré avec son nouveau longbow.

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Ce troisième orignal clôture notre saison de chasse 2016, qui fut exceptionnelle à tous les points de vue. La température fut extrêmement agréable, entre 1 et 5° le matin, 10 à 15° à midi, ensoleillée avec un seul épisode de pluie en 7 jours. Les animaux étaient peu réactifs à nos appels et tous les animaux vus et pris l’ont été à l’approche. Notre bonne connaissance de notre territoire a été un facteur déterminant de notre succès, ainsi que notre mobilité.

Les bureaux d’enregistrement de gros gibiers nous ont confirmé que la saison à l’arc, qui dure une semaine au Québec, avait été mauvaise, que les animaux ne bougeaient pas et communiquaient peu. Les chasseurs qui ont pratiqué cette chasse selon la méthode traditionnelle de l’affût et du call ont été certainement les plus malheureux.

J’ai vu 6 animaux dont 4 en situation de chasse, avec la possibilité de tirer deux femelles que j’ai laissé passer.

Les nombreux voyages que Paul, notre président, a effectués sont à l’origine de cette aventure. Après m’avoir conquis, il a su transmettre la passion de ce mode de chasse à nos amis amérindiens qui, avant, chassaient l’orignal de nuit au phare en voiture à la carabine. Les amener à moins de 20 mètres dans la broussaille à coté de ces géants avec un arc à double courbure a été un choc pour eux.

Les enseignements de Paul basés sur son expérience et l’expérience cumulée des archers de l’ASCA leur a permis très rapidement de reconnaître l’efficacité de cette arme. Notre sympathique hôte Ronnie a tué un orignal trophée la première année et cela a impressionné très favorablement la communauté Migmaq de Listiguj qui y voit une façon de renouer avec ses traditions. C’était important spirituellement pour Ronnie de chasser avec un longbow cette année, il a deux recurves BW par ailleurs, et notre nouvelle recrue River a pour objectif de tuer un orignal avec un longbow qu’il aura fabriqué.

Comme quoi une rencontre fortuite dans un magasin de chasse à Montréal en 1996 a permis à des communautés autochtones 20 ans plus tard de revenir à leurs sources.

Merci Paul.

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