Fin Octobre, voici venu le moment de partir dans le massif du Caroux-Espinouse, j’y chasse le mouflon à l’approche depuis plusieurs années.

Deux jours de chasse, dans des décors magnifiques, teintés de jaune, de vert et de rouille, dans un biotope de moyenne montagne qui surplombe la méditerranée.

caroux 2017 berland paysage

Une belle population de mouflons s’y maintient, offrant aux chasseurs à l’approche une destination de rêve. Sorti du gîte, du lever au coucher de soleil, le terrain de jeu s’étale devant nous.

Premier jour sous un soleil radieux, l’approche est impossible, les feuilles forment un tapis de « chips » * faisant que seul l’affût permet quelques rencontres, mais pas de réels contacts.

Le deuxième jour, des bourrasques de vent sont annoncées et je compte bien en tirer profit.

Je pars avant le lever du jour, direction les gorges d’Héric, j’ai l’idée d’y faire des affûts au fur et à mesure de ma descente, quelques animaux se dérobent et me « sifflent »*, je fais trop de bruit…

Je décide de me rendre dans une châtaigneraie où j’ai eu de bons contacts par le passé. Me voici à l’entrée, le sentier traverse ce bois sur environ 150 m, et là, à 80 m, en contrebas, quatre pattes blanches se détachent du tableau et  trahissent la silhouette d’un jeune mâle qui mange tranquillement dans les feuilles, il est 8h00…

Je reste figé, je descends ma cagoule, je pose doucement mon sac à dos, j’encoche une flèche, je suis planté dans les feuilles jusqu’aux mollets, impossible de progresser dans ce tapis de chips, le temps reste suspendu… et si la météo disait vrai ! Il est 8h15, je reste immobile, soudain le vent se lève par petites bourrasques, j’en profite pour faire 10 mètres, j’ai repéré un gros châtaignier plus bas, je progresse et me cale contre lui. Je suis à couvert à 40 m du mouflon.

Il me faut deux conditions simultanées pour pouvoir poursuivre l’approche : du vent de face pour couvrir mon odeur et le bruit que je fais dans les feuilles, et que le « banane »* ne regarde pas vers moi. Je sens des effluves de mouflon parvenir jusqu’à mes narines…

Je me souviens étant gamin, je jouais à « 1.2.3 soleil » ; je réalise que je reproduis ce jeu avec cet animal, qui mange maintenant depuis presqu’une heure. Je pensais qu’il était seul ; mais sur une terrasse en contrebas, j’aperçois un mâle couché, accompagné de deux ou trois mouflons et « mouflets »*, il me regarde ?

C’est fini, ils vont « siffler », détaler, et me laisser dans mes feuilles… mais non… fausse alerte, je reste caché dans mon arbre creux, encore ¼ d’heure.

Je lance un regard vers le bas, les mouflons décalent doucement plus loin, « mon » jeune mâle continue de manger, je suis maintenant seul face à lui. J’attends, il va peut-être venir vers moi ? Mais non, il tourne en rond dans 20 m², je dois aller le chercher !Il faut que je me mette à découvert, il reste pas moins de quinze mètres à faire.

J’avance avec l’aide du vent, il est ¾ arrière à 20 mètres, mais je dois encore approcher, 1,2,3 … mouflon ! Cela fait une heure trente que mon cœur passe alternativement de 80 à 150 pulsations par minutes.

Dernier pas, je suis à 12 mètres, sa tête est masquée par une branche, j’ai une fenêtre de tir de 20×20 cm, il avance, le cou, il continue, l’épaule, il regarde vers le bas, cherche ses congénères.

J’arme mon Phoebus , ma flèche vole, guidée dans mon regard, un claquement retentit, le mouflon démarre et part dans la pente en survolant les terrasses de châtaigniers et disparait, je souffle , la tension est à son comble, la flèche semble pleine épaule, et a pénétré entièrement, je revois la séquence en boucle…bien…oui, mais si !

Je décide d’attendre au moins une heure, mais 45 minutes plus tard, il faut que je sache, je me rends à l’anschuss, rien, puis au sol j’aperçois gros comme un grain de riz un éclat d’os, je pars sur la piste dans les feuilles, au bout de 10 m je trouve enfin une goutte de sang, puis  une flaque. J’ai fait 40 m, dernière terrasse, à la retombée du mouflon une mare de sang et …ma flèche !

Je scrute le sous-bois, je l’aperçois à 15 m contre un énorme châtaignier. Le mouflon est couché la tête dans les feuilles, je remets une flèche et je contrôle aux jumelles, le souffle l’a quitté …le mien reprend !

L’animal a fait 50 m les deux épaules traversées avec une flèche plein cœur !

caroux 2017 berland mouflon

Et toujours ce même sentiment de satisfaction intense qui m’envahi, mêlé de regret pour la vie que je viens d’enlever. Mais je sais que cet animal sauvage de 3 ans et demi à vécu pleinement dans ce biotope magnifique…

Je suis seul avec lui dans cette nature préservée et authentique, je médite. Pour moi l’acte de chasse sera bouclé lorsqu’avec des amis, je consommerai cet animal autour d’un repas convivial en me rappelant ces moments.Je revois mes séances d’entrainement, ces flèches tirées et la récompense aujourd’hui. Ce cheminement qui s’inscrit dans ma mémoire … il y a 20 ans je prélevais mon premier grand gibier et  à l’arc…

Revenons à notre mouflon !

Après la pose du bracelet je vide l’animal et constate le travail dévastateur de ma zwickey qui porte bien son nom : « la sans pitié ». Comme j’aime à le dire : « quand ça veut le faire » !

Maintenant il faut remonter l’animal ,1h30 d’approche ,1h30 de remontée jusqu’au gite. Cette action de chasse, c’est sans doute, ma plus belle approche, la plus accomplie, qui m’a donnée d’intenses émotions, parfois j’ai douté mais j’y ai cru.

Ce soir je retrouverai mes compagnons de chasse et comme à l’accoutumée, après le diner je chanterai.

Éric BERLAND, ASCA n°196.

*Chips : autre nom de la feuille de châtaigniers (et autres feuillus) bien sèche, qui craque sous les pieds des chasseurs à l’approche…

*Sifflent : chuintement bref, cri d’alerte du mouflon avant de détaler qui ressemble à « krissssss » !

*Banane : male d’environ 3 ans dont les cornes ont la forme et la dimension d’une banane.

*Mouflet : surnom familier donné à l’agneau…

caroux 2017 berland paysage 3

 

Publicités