Étiquettes

, ,

Notre passion est parfois trop forte. Au point d’y négliger un peu les loisirs partagés en famille ou, à tout le moins, en couple. Combien de samedis, de dimanches et de vacances passés l’arc à la main, alors que ceux que l’on aime et qui nous aiment les auraient volontiers partagés ?
Le compromis n’est pas facile. La chasse à l’arc ne se pratique pas à deux. Et la saison française, même si elle réserve aux membres de l’ASCA de merveilleux moments d’amitié et d’après-chasse, peut aussi signifier des journées ou marcheurs et postés, donc épouses et enfants, passent des heures, trempés, gelés, misérables, avant le réconfort du feu, de la potée et de la vieille gnôle.
Heureusement il y a quelques destinations qui permettent de rapprocher le chasseur et son environnement familial. L’île Maurice est de celles-ci. Ainsi sommes-nous partis en novembre à deux couples, dans l’espoir, pour elles, d’y trouver de jolis moments en couple, et pour eux, d’y trouver de jolis moments en couple ET le cerf Rusa …

Le domaine de Bel Ombre est un endroit paradisiaque. Hôtel de style colonial bordé d’un lagon à l’eau turquoise, il est essentiellement peuplé de golfeurs. Le golfeur est un animal propre, très propre même, qui rechigne à salir son joli plumage et protège par tous les moyens les moins écologiques son habitat engazonné des animaux ravageurs.

Le séjour commençait assez mal, la pluie tropicale ayant duré presque deux jours. Nous suivons Lionel, qui malgré une longue expérience de la chasse à l’arc, regarde nos long-bows avec scepticisme. Nous rampons sous la pluie chaude, dans la boue des petites forêts, avec au début un peu d’angoisse d’être mordus par un reptile ou piqués par un insecte local. Lionel nous rassure très vite ; il n’y a aucun animal hostile dans cette nature.

Nous approchons à plusieurs occasions des cerfs mais, qu’ils ne soient pas exactement ce que Lionel a prévu, ou qu’ils détalent dans les 20 derniers mètres, nous ne parvenons pas à concrétiser. Le troisième jour, Alain et son guide trouvent deux cochons marron en train de vermiller dans la fraicheur du matin. Alain décoche à une quinzaine de mètres et pense sa flèche bien placée. Dans les premières dizaines de mètres de la refuite, aucune trace de sang. L’un des pisteurs indique l’avoir vu courir au loin et sans dommage apparent. Pourtant l’insistance d’Alain pousse à chercher un peu plus loin. Une goutte de sang à près de 100 mètres, découverte presque par hasard, nous donne un peu d’espoir. Nous prenons la voie très peu marquée, précédés par des chiens de race indéterminée, mais qui semblent très vivement intéressés à l’opération. Quelques minuscules gouttes nous maintiennent affûtés, alors que les pisteurs semblent de plus en plus sceptiques. Puis un chien donne de la voix. Le cochon marron est mort sous un tas de branchages, le cœur traverse par la flèche impeccable d’Alain, à plusieurs centaines de mètres du point de départ. Nous ne rentrerons pas bredouilles de Maurice.
La vision d’Alain et moi-même, l’arc à la main, dégoulinants de boue d’avoir rampé, et de sang du cochon, détonne dans le paysage social immaculé de la salle de petit déjeuner.

Après deux jours de tourisme dans un décor magnifique, nous reprenons l’approche du cerf avec l’un des pisteurs de Lionel. Ce 6e jour est le dernier possible, je suis encore plus motivé qu’au début du séjour, et me sens probablement un peu plus libre aussi. La sortie du matin me met dans une situation presque idéale. Je parviens à approcher trois cerfs à environ trente mètres. Ils sont en contrebas d’une petite colline. Les 15 mètres manquants me prennent près d’une heure, couché dans les hautes herbes. Les cerfs sont toujours en contrebas. Je suis enfin en position favorable, je me redresse lentement et arme. Le cerf le plus âgé est idéalement place de profil, je pense à la recommandation de Lionel, de tirer en avant de la patte avant, quasiment dans le renflement de la poitrine, le cœur étant situé très à l’avant. Je décoche calmement, quoiqu’un peu essoufflé. Le cerf fait un bond de côté a la décoche. Ma flèche passe un centimètre devant son poitrail et se fiche dans le sol… Tout est à recommencer, et il ne reste plus qu’une sortie du soir…

Nous repartons à 16 heures, dans une plantation de palmistes de deux ans. La tentation d’en couper un et d’en manger le cœur tendre est forte… Mais nous avons si peu de temps. Le pisteur tient absolument à m’emmener au bord d’un champ de cannes à un abreuvoir ou les cochons marron viennent tous les soirs. Je ne me sens pas très tenté, mais le suis malgré tout. Nous suivons un chemin au bord des palmistes, il est 17 heures et l’obscurité tombe déjà. J’aperçois deux cerfs à une centaine de mètres. Ils broutent en bordure du chemin et leur tête est régulièrement cachée par les premiers rangs de palmistes. Echaudé par les approches avec Lionel lors desquelles l’odeur du tabac et la multiplication des silhouettes à très certainement contribué aux échecs du début, je demande fermement au pisteur de rester en arrière et commence l’approche finale. Les quatre-vingt mètres me prennent une demi-heure. Il fait déjà sombre. Le cerf le plus proche est à distance de tir. Trop préoccupé par son herbe, il ne m’a pas détecté, mais je ne peux le tirer dans cette position. Le risque de toucher l’épaule et de le voir partir sur trois pattes dans cette quasi-nuit est trop grand. Je dois donc prendre le risque de me dégager un peu et de voir le poitrail, pour tirer le plus en avant possible. Il faut 5 minutes de plus pour trouver cette position. J’arme, vise calmement la zone du cœur. Il ne me voit toujours pas. A la décoche, il se fige, mais ne bouge pas. J’ai l’impression que ma flèche l’atteint exactement au point visé, mais comment être sur avec cette vision si limitée. Alors il bondit et fuit dans les palmistes, suivi de son page, dans un fracas de branches. Après quelques secondes de bruit, plus rien. Le pisteur me rejoint et nous trouvons immédiatement un sang très abondant à l’Anschuss. Je suggère que nous attendions au moins un quart d’heure, mais le pisteur veut suivre la voie sans attendre. Sans voiture, sans phares, sans lumière autre que ma lampe frontale, il craint de perdre la voie.

Nous suivons le sang et, après quelques dizaines de mètres, j’aperçois la tête d’un cerf couché qui me regarde, bien vivant, à quelques pas de distance. Je pense à la catastrophe qui va suivre. Il va se relever et fuir sur un kilomètre si ma flèche n’a pas provoqué une hémorragie suffisante, et ils le retrouveront le lendemain, à moitié dévoré par les cochons marron…Très lentement, j’encoche une flèche et me prépare mentalement a une décoche dans l’encolure. Je regarde ou se trouve le pisteur qui s’est fige sur ma gauche pour ne pas me gêner, ramène le regard vers le cerf,…et, entre les deux, aperçois mon cerf, la tête sur le sol, mort et bien mort. Son page, le voyant se coucher, s’était couché à quelques mètres de lui et, voyant qu’il ne se relevait pas à mon approche, adoptait avec confiance la posture du patron. A quelques secondes près, je faisais un doublé. Je me redresse et m’approche du cerf mort, en gardant un œil sur le page qui, finalement juge que cet humain est bien près et finit par se lever et s’enfuir. La flèche a traversé le cœur et l’aorte et provoqué la mort en quelques secondes.

Il fait nuit. Cette nuit, au milieu de la plantation de palmistes, à l’île Maurice, est d’une douceur inoubliable. Merci à Lionel et à sa femme pour l’organisation absolument parfaite de ce séjour. A refaire…

AL (ASCA  122) et VF (ASCA 136)

cochon marron Alain

Publicités