Septembre 1999

Mon appel sous les drapeaux ne s’est pas traduit par le maniement du fameux Famas. En Avril 1999, j’effectuais mon service militaire en coopération aux Emirats Arabes Unis, à Abu Dhabi plus exactement. J’étais bien loin de mes forets de Touraine mais disons que le désert m’a appelé. Bien sûr pas de chasse pour les étrangers, seule la traditionnelle chasse au vol y est encore pratiquée par quelques émiratis. A défaut de chasser à l’arc, je peux toujours m’entrainer dans le désert. Après de longues discussions avec un ami sur les qualités des arcs Black Widow, je décide d’en commander un. C’est donc un monobloc de 67# que j’importe des USA aux Emirats en spécifiant qu’il s’agit d’article de sport. L’importation d’une arme aurait bien entendu été proscrite, je frémissais à l’idée de me le voir confisquer ! Arrivé à bon port, toutes les occasions sont bonnes pour sortir mon arc et m’entrainer. Même le couloir de l’appartement me servait de pas de tir lorsque nous ne pouvions partir dans le désert certains week-ends.

Très vite l’idée de partir à la chasse avec mon nouvel arc me hante. Il est vrai que le pays me manquait quelque peu et les 45 degrés journaliers sont un peu dures à supporter pour quelqu’un qui aime la balade. C’est alors qu’un ami me propose d’aller chasser le mouflon sur un territoire de l’ONCFS à Gap dans les Alpes de Haute Provence. Ce sera pour septembre à mon retour des Emirats ! Il me reste à passer l’été mais que faire, dehors il fait trop chaud pour sortir le WE ! Je dois préparer cette chasse en montagne et je n’y connais rien. Ça va  être sportif il faut s’entrainer avant, les journées sont longues et les pentes raides. Une seule solution faire ce que j’avais toujours refusé de faire, aller courir sur un tapis roulant dans une salle bien climatisée. Me voila donc tous les soirs après le boulot à faire des kilomètres en rêvant à ces mouflons. Un peu de musculation n’était pas de trop, les 67# de mon black Widow devaient être domptées avant la grande aventure.

De retour en France fin août, je me consacre aux derniers préparatifs, pas de place aux erreurs techniques dans cette aventure. Nous voilà enfin partis pour Gap ou plutôt Chaudun un joli petit chalet de montagne qui sera notre camp de base pour cette semaine qui s’avérera être très sportive. Bruno, l’agent de l’ONCFS lui aussi chasseur à l’arc à ses heures, nous accueille avec sympathie et un accent du sud bien marqué. Puis il nous parle de ses bêtes, ici, pas de gibier, mais des bêtes !!! Tout à fait conscient de la difficulté de chasser à l’arc en montagne, il nous indique que selon son expérience de guide, il faut deux à trois sorties à la carabine pour tuer un mouflon contre 70 à l’arc. Autant dire que ça plante le décor ! C’était un moment particulier que nous venions de vivre, un accueil simple entre passionnés, ou la compréhension mutuelle est forte, source de satisfactions et de respect.

Le cadre est magnifique, la brume épaisse du matin qui remplit les vallées laisse vite la place à un soleil magnifique. Il va faire chaud, encore une chose de plus à gérer. La chaleur fait monter l’air et donc notre odeur, il faudra donc approcher par le coté ou le dessus. Ceux qui ont déjà marché en montagne connaissent bien la beauté de ces paysages. Cela revêt une dimension particulière quand il s’agit d’y chasser à l’arc. Les mouflons sont généralement en troupeau relativement nombreux, seuls quelques beaux mâles se regroupent à deux ou trois bêtes en général. Novice en chasse de montagne, je dois apprendre, les pièges sont nombreux chaque pierre est une source potentielle de chute. Nous partons pour la journée entière, sac au dos, grosses chaussures et arc à la main. Bruno nous accompagne les deux premiers jours afin de nous faire découvrir le territoire. Des centaines d’hectares d’alpage peuplés de marmottes au sifflement aigu, sont délimités par des pierriers très appréciés des bêtes. Le Bois du Chapitre, une forêt dite primaire n’est plus exploitée depuis plus d’un siècle, la faune et la flore sauvage y ont repris le dessus. Nous y marchons au milieu des framboisiers et de mentes sauvages. Les traces sont là pour le prouver, les mouflons sont présents tout comme les chevreuils, les sangliers et même les cerfs visiblement. L’Italie n’est pas loin, pourrait-on y voir un loup ?

J’ai choisi de chasser à l’approche après avoir identifié souvent de très loin un troupeau. Objectivement approcher à quelques mètres des mouflons dans leur biotope est très difficile. Ils voient et sentent très bien, la végétation est rare. Conjuguer les difficultés de la chasse en montagne avec celle de l’arc, il faut être fou ou passionné, peut être les deux !

Un matin du fond d’une vallée, j’identifie un troupeau de cinq ou six béliers couchés dans un pierrier. Ils sont à plus de quatre ou cinq cents mètres et très largement plus haut que moi. Au-dessus d’eux une énorme paroi rocheuse de plusieurs centaines de mètres de haut. La seule solution est donc d’approcher par le côté. Après observation de la topographie, j’opte pour une petite vallée dont je pourrais atteindre le bas sans trop de difficulté compte tenu de la végétation. Ensuite je dois monter probablement deux cents mètres au plus creux afin qu’ils n’aient le visuel sur moi et que mon odeur ne soit pas trop prise par le vent. Cette petite vallée ressemble à un torrent de montagne qui asséché en été se compose principalement de gros rochers. L’ascension sera longue et parfois difficile. A ce moment, tu te dis, est-ce bien raisonnable de tenter cette approche. Ai-je une chance ? Tu essayes de rationaliser : les bêtes sont calmes, les nombreux kilomètres courus sur un tapis roulant à l’autre bout de la terre t’assurent d’une condition physique convenable, le vent est assez stable et m’est favorable, on y va ! Et puis tu es là pour vivre de genre d’aventure après tout. Ce n’est pas la quête du Graal mais presque. The hard way disaient les indiens nord-américains et bien nous y voilà.

Il est onze heures, cela fait une heure que je progresse pas à pas dans ce torrent, je n’ai plus le visuel sur mes mouflons depuis longtemps, c’est un peu un coup de poker. Le soleil plombe, il fait très chaud, le chapeau est indispensable, les gestes doivent être lents et précis. A mi-parcours dans ma progression je tente un visuel sur mes bêtes. Elles sont toujours là, et se sont même un peu rapprochés. Je mémorise le chemin qu’il me reste à parcourir, environ cent mètres dans le torrent puis une centaine à flanc de montagne sur la droite. Redescendu dans le torrent je décide de faire une pause, de l’eau et quelques fruits secs sont nécessaires pour tenir la distance. J’en profite pour contempler le panorama exceptionnel. Le cri d’un aigle retenti soudain de l’autre côté de la vallée. J’empoigne mes jumelles et découvre un aigle attaquant deux chamois, il passe et repasse à proximité sans jamais pouvoir se saisir de l’éterlou. Cela durera quinze minutes quel spectacle ! De retour à mes moutons, je progresse à nouveau avec une excitation et une concentration renforcées. Chaque geste est précis, il ne faut pas tomber n’y rayer ce nouvel arc sur les rochers.  Arrivé à la bonne altitude, je décide d’approcher latéralement. J’ai identifié un gros rocher à quelques mètres de là où je pense voir mes bêtes couchées. D’expérience, je sais que les derniers mètres sont les plus difficiles, la concentration doit être maximum, il ne faut pas ruiner une si longue approche par une erreur bête. Pas d’autre moyen que d’y aller à quatre pattes, il reste quatre-vingt mètres. Il fait très chaud. Cinquante mètres, j’aimerais me redresser, et j’essaye de me passer le film du tir. Seront-ils toujours là, comment seront-ils positionnés, lequel choisir, le plus près, le mieux positionné, le plus beau, Saint Hubert va-t-il m’inspirer. Trente mètres, encore un dernier effort. M’y voilà derrière mon rocher, peut-être à quelques mètres de ces bêtes que j’avais vues du bas de la vallée. Je réalise enfin que je suis vidé, je suis sans force, je suis incapable d’armer mon arc, mes épaules sont tétanisées, la concentration, l’effort, l’altitude, la chaleur et probablement la satisfaction d’être déjà arrivé jusque-là m’ont littéralement vidé. Je décide quand même de regarder s’ils sont toujours là. Avec la lenteur de l’escargot je regarde par-dessus le rocher pour rapidement distinguer les anneaux d’une corne de mouflon là à moins de vingt mètres. Mon cœur s’emballe de plus bel. Que faire, je sais qu’à cette distance, les secondes sont comptées, un seul petit saut de vent et c’est fichu, mais je n’ai pas le choix je dois me calmer et respirer. Je décide donc de boire et me concentrer sur ma respiration. A ce moment retentit cent mètres au-dessus de moi le sifflement strident d’un chamois, comme un cri d’alarme. Un bruit de l’autre côté du rocher me dicte mon choix, c’est maintenant ou jamais. Je saisis mon arc et me lève. Un deux trois… j’opte en une fraction de seconde pour le second, j’arme mon arc et j’entends encore le bruit de ma zwickey se fracasser sur les rochers dernière ce magnifique mouflon après être passée juste au-dessus de l’épaule.

Raté….mais quels souvenirs inoubliables, j’en rêve encore 20 ans après !

Xavier d’Ouince

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