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Notre ami Stéphane nous fait partager sa chasse à l’ours 2014 et, également, sa science de cette chasse …

Notre saison 2014 s’est achevée avec deux jeunes mâles d’environ 140/150 livres, pour trois chasseurs, 4 flèches tirées en direction de 4 ours différents…et toujours beaucoup d’émotions pour un animal de chasse un peu à part.

Avant de relater ma dernière journée de chasse, pour ceux qui n’ont pas eu encore le privilège de croiser le fer avec Ursus Americanus, je voudrais revenir sur les conditions de cette chasse au Québec.

La chasse à l’ours noir au Québec se déroule du 15 mai au 30 juin, soit au sortir de l’hibernation et au moment du rut. Cela constitue un double avantage pour le chasseur : les mâles circulent beaucoup à la recherche de femelles, et la faim consécutive à plusieurs mois de jeûne pousse ces grands timides à fréquenter régulièrement les appâts.

La chasse se pratique généralement en fin de journée, à l’affut sur appâts. Il est extrêmement difficile de chasser cet animal à l’approche et à ma connaissance personne ne pratique ce type de chasse tant l’inextricable forêt boréale, et la méfiance de l’animal vouent toute tentative à l’échec. Les coussins de ses pattes marquent trop peu pour pouvoir le traquer et les densités sont trop faibles pour le chasser à la rencontre.

My beautiful picture

Les ours noirs que nous avons pu approcher l’ont toujours été de façon fortuite,  des rencontres lors de déplacements en véhicule ou lors de va-et-vient au site d’affût.

Je ne peux m’empêcher de me rappeler ce voyage de chasse « terminé avant que d’avoir commencé » alors qu’avec Paul, notre président, nous nous rendions au rendez-vous de chasse dans le parc des Laurentides, pour nous inscrire et assister à la présentation de Roland Lemieux, le gestionnaire et organisateur de la chasse à l’ours pour ce territoire grand comme plusieurs départements français.

Nous avions remarqué lors de chasses précédentes que des ours fréquentaient régulièrement certaines portions de la route en raison de la présence de fleurs de pissenlit très recherchées par les plantigrades. Chemin faisant, alors que nous n’étions plus qu’à une vingtaine de kilomètres du rendez-vous, dans un secteur particulièrement riche en pissenlits, nous voyons un bel ours en train de brouter sur le bord de la route, indifférent aux automobiles. Coup de frein. J’en suis à élaborer des ruses de sioux pour l’approcher à couvert et à bon vent.

Paul met fin à ces élucubrations … Bille en tête!

Nous arrivons avec 5 minutes de retard et la présentation sur la chasse à l’ours de Rolland Lemieux a déjà commencé devant la dizaine de Nemrod venus y participer. Paul glisse discrètement dans l’oreille d’un Rolland hilare : « Désolé pour le retard, mais nous avons été retardé par un ours qui t’attend dans le bois au kilomètre 43. »

La flèche de Paul l’avait séché à 30 mètres de la route.

Nos nombreuses années de chasse nous ont apporté beaucoup d’humilité et la démonstration que tuer un ours avec un arc c’est compliqué :

  • L’ours a une zone vitale beaucoup plus petite qu’un cervidé, plus difficile à visualiser à cause de la fourrure qui donne l’illusion d’une masse plus importante ;
  • Ses organes vitaux sont bien protégés, notamment par l’omoplate, encore plus lorsque le tir s’effectue de haut en bas, à partir d’une plate-forme ;
  • Sa constitution robuste offre plus de résistance à la pénétration d’un projectile ;
  • Très mobile, surtout lorsqu’il se nourrit sur un appât, le mouvement de ses pattes avant qu’il utilise pour manipuler la nourriture laisse des solutions de tirs rarement supérieures à la seconde;
  • Enfin, même mortellement touché, un ours est capable de parcourir des kilomètres en laissant peu ou pas d’indices.

Depuis quelques années, la traque d’animaux blessés à l’aide de chiens est autorisée, mais le législateur interdit l’utilisation d’arme pendant une recherche. Inutile de vous dire que très peu de conducteurs de chiens de sang acceptent de pister un ours blessé « à poil » et que bien des animaux sont encore perdus de ce fait au Canada tant que la législation n’évoluera pas … car pister un ours blessé sans arme reste excessivement risqué.

L’équation à résoudre est la suivante: Ours = zone vitale petite et bien protégée + animal solide + mouvements fréquents de l’animal + recherche difficile

Pour résoudre cette équation et mettre toutes les chances de notre coté, l’objectif est d’atteindre précisément et le plus rapidement possible la zone vitale bien identifiée avec une pénétration maximale de la flèche.

La distance de tir est le facteur majeur dans la résolution de l’équation. Diminuer cette distance, c’est augmenter la précision du tir, diminuer le temps de vol de la flèche et augmenter son énergie à l’impact. Année après année, nous avons rapproché les gâteries de nos miradors jusqu’à moins de 10 mètres. Notre appréhension d’être plus facilement détectables à courte distance ne s’est pas avérée fondée.

Le problème d’angle de tir à cette distance est critique. Un angle élevé ferme totalement la zone vitale et un seul poumon perforé ne couchera pas un ours. Pour éliminer ce problème, nous  plaçons  nos miradors en contrebas des appâts. Le baril est solidement arrimé à un arbre à flanc de colline de façon à pouvoir effectuer un tir horizontal à partir du mirador. Le baril n’est pas au sol, si possible, mais à 1.5 mètres. Cela oblige l’ours à se mettre debout plein travers et à appuyer ses antérieurs dans le baril, dégageant ainsi la zone vitale. Construire une cache au sol est une alternative intéressante qui, en outre, change les perspectives de cette chasse. Dans une telle cache, il est rare de s’endormir, surtout lorsque la nuit descend.

A 4 mètres la cible est nettement plus grosse qu’à 20 mètres. L’adrénaline aussi… À une distance de tir de 10m la flèche met approximativement un dixième de seconde pour atteindre sa cible. Cela n’est pas à négliger et Paul ne me contredira pas : en un dixième de seconde un ours est capable de reculer suffisamment pour qu’une flèche partie ‘’bull’s eye’’ se transforme en désastre…avec une  flèche d’épaule un ours court  loin et longtemps.

Reste le problème des odeurs. A cette distance, leurrer l’organe de Jacobsen d’un ours noir, qui serait 7 fois plus puissant qu’un chien de sang, tient du miracle. Dans ces soirées de printemps, les odeurs descendent vers le sol, le vent tourne souvent et la longueur des affûts favorisent leur propagation. L’expérience nous a montré que certains ours sont tolérants à l’odeur humaine et qu’ils la ressentent plus comme une concurrence pour les appâts que comme une menace. Depuis plusieurs années j’accoutume donc les ours à mon odeur que je leur fais associer à l’arrivée de nourriture.

Ils savent que vous êtes là et le fait que vous soyez dans un arbre les rassure. Un ours surpris par un dominant se réfugie souvent dans un arbre. Vous y voir est interprété comme un acte de soumission.

Ce long préambule pour vous expliquer ma présence le 5 juin 2014, à 17:00,  perché à deux mètres du sol dans un sapin à 5 mètres d’un baril rempli de barres tendres au chocolat, mon Black Widow SAII de 70 livres entre les mains.

Mon camarade Philippe vient de m’accompagner jusqu’au pied du mirador, taper sur le baril pour signaler aux usagers que l’on regarnit le buffet et repartir à la voiture en menant grand bruit pour bien signaler son départ. Précaution d’autant plus utile que le baril a été a moitié vidé et qu’il y a une forte odeur d’ours dans l’air, signe que notre arrivée a dérangé un client. Il y a de fortes chances qu’il soit à cinquante mètres à observer notre manège.

Au bout d’une heure, j’entends un léger craquement sur ma gauche, prudemment l’ours va flairer les traces de Philippe et le suit en direction de la voiture. Il veut vérifier qu’il est bien parti, et va faire une grande boucle autour du site. C’est bien l’ours que ma caméra de surveillance photographie depuis deux jours, une bête d’environ 4 ans tout à fait respectable.

La tournée d’inspection prend généralement une heure, unité de base chez les ursidés qui sont réglés comme des montres suisses.

Passée l’heure règlementaire, j’entends des écureuils piailler sur ma droite et un bruissement étouffé. Pas de doute mon ours arrive mais maintenant à mauvais vent. C’est l’heure de vérité. Comment va-t-il réagir à ma présence?

Le voilà qui part dans une course très bruyante à 50 mètres dans mon dos, choisissant de poser ses pattes d’habitude si délicates sur les branches les plus cassantes, bousculant des arbustes au passage tout en soufflant de colère.

C’est très bon signe.

Lorsqu’ils sont intimidés, ils ont tendance à s’esquiver discrètement sur la pointe des pattes. Celui la vient de me passer son message indigné : « Je suis très gros et pas content du tout, donc il vaut mieux que tu partes sinon ca va chauffer ».

Il me signale qu’il est le propriétaire du baril et qu’il a priorité sur la nourriture. Tout hôte censé de ces bois est supposé battre en retraite prudemment après cette démonstration de force. La partie de bluff vient de commencer et je sais, pour avoir vécu plusieurs fois cette situation que si je ne bouge pas et ne fais aucun bruit, j’ai de bonnes chances de la gagner. Pas simple de rester immobile sur un petit tree-stand vite inconfortable, harcelé par les norias de mouches noires et moustiques, mais la motivation est grande.

L’ours fait des allers-retours dans mon dos, s’éloigne un peu, revient. Ses déplacement sont ponctués par des messages « vocaux » : claquements de dents et de langue de menace, gémissement d’agacement, souffles de colères, et des cassages de branches de gros diamètre. Le tout est destiné à m’impressionner, et cela marche bien, je suis très content d’être en hauteur et non au sol, même si je sais que l’ours est un bluffeur… la plupart du temps.

Après une heure d’invectives, il décide de charger mon arbre en grognant. J’ai la main sur ma dague, mais je ne me retourne pas pour le regarder et risquer ainsi de l’effrayer par un mouvement. Il ne grimpe pas. Il vient de jouer son va-tout et a épuisé son arsenal d’insultes. D’un coup la colère disparait. Il juge la menace inexistante, ses invectives n’ayant provoqué aucune réaction de ma part. Il passe maintenant sous mes pieds, en toute confiance et en m’ignorant totalement. Il s’arrête devant la caméra pour se faire photographier une dernière fois en bonne santé.

Je peux alors me délecter du spectacle de sa contemplation. Il est là, chez lui, à 5 mètres de moi, totalement indifférent à ma présence, à faire ses affaires d’ours. J’ai observé plus d’une centaine d’ours en près de 30 ans de chasse, mais à chaque fois l’émotion est intense ; avoir la possibilité d’observer ces bêtes qui imposent un immense respect est un privilège.

Lors de la préparation du site, je n’avais pas pu placer le baril en hauteur, par manque d’arbres solides et ce dernier se trouve donc posé sur le sol. L’ours doit se coucher pour avoir accès à la nourriture et dans cette position, il est très fortement recommandé de ne pas tirer.

J’ai le plaisir de le regarder se rassasier pendant une demi-heure, le temps pour ma caméra d’aller au bout de sa batterie et pour moi d’abaisser mes pulsations cardiaques à un niveau raisonnable.

Le voilà qui se lève. C’est maintenant ou jamais, il commence à faire très sombre. La flèche double fût armée d’une lame Grizzly traverse la cage thoracique pour se loger dans l’omoplate opposée. L’ours détale dans les aulnes et j’entends les ding ding ding de la flèche frappant les arbustes, sur 50 mètres, puis plus rien. Je n’entends pas la plainte caractéristique que l’ours émet souvent à son dernier souffle, et qui confirme à coup sur la mort de l’animal et son emplacement.

J’attends sagement le retour de Philippe à 21:30, bercé par le coassement des grenouilles en amour et en rejouant sans cesse dans ma tête le film du tir. La flèche est-elle légèrement trop haute ?

Faute de plainte et de certitude, nous décidons de revenir au lever du jour. Nous trouverons l’animal à 50 mètres de l’affût, là ou les claquements de la flèche dans les arbres avaient cessé.

OURS 2

Cette interaction entre un ours qui sait que vous êtes là et vous-même constitue une expérience unique et intense. Cependant le moindre geste brusque ou bruit non naturel auront alors raison de sa gourmandise et provoquera sa fuite.

Le risque de devenir le fournisseur officiel d’un ours éduqué est alors grand.

Nous avons nourri un grand mâle pendant 5 ans, qui nous avait détectés le premier soir suite à une fausse manœuvre. Cet ours surnommé « Nike » en raison de la tâche blanche en virgule sur sa poitrine, avait bien associé notre odeur avec « buffet à volonté », mais il avait compris qu’il n’était peut-être pas gratuit… Nous avons pris des centaines de photos de cet ours, année après année, dont de nombreuses prises quelques minutes seulement après notre départ. Nous l’avons souvent entendu, senti, mais nous ne l’avons  jamais vu…et ce malgré toutes les ruses pour le déjouer.

Une pensée affectueuse à Nike qui a été le plus fort.

Bonnes flèches !

Stéphane.

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